Alice

Le plus incroyable dans le témoignage des « Mères Patrie » au Mexique, pour moi, c’est que ce sont des personnes comme vous et moi, ordinaires, qui ont pris un jour une décision extraordinaire de résister à la violence qu’elles voient chaque jour autour d’elles.

Ce moment où elles ont décidé d’agir, je crois qu’il est unique. Je pense avoir ressenti quelque chose de semblable.

Quant à mon parcours, ça a commencé sur les bancs de l’école d’une cité bien isolée de Minsk en Belarus. Fin des années 90, il y a eu beaucoup de manifestations, de violences policières et des disparitions des opposants dans mon pays. Et nous, les collégiens, nous étions enfermés dans les écoles pendant ces manifestations, pour nous empêcher d’y participer: ça donne envie d’agir ça, non? Alors j’ai commencé à agir contre la dictature le lendemain de mes 18 ans. Il fallait être majeur pour assumer ses actes, sinon c’étaient vos parents qui en portaient la responsabilité. Ma première activité n’était pas d’une grande importance : travailler comme volontaire pour un candidat d’opposition à la présidentielle de 2001. A la fin de la campagne j’ai été observatrice indépendante dans un bureau de vote central.

En Bélarus, une semaine avant le vote, il y a le vote anticipé, prévu pour les électeurs qui ne peuvent pas voter le jour J. Un moyen simple et efficace de frauder ! Et, sans surprise, le matin du jour de vote j’ai constaté UNE fraude majeure. J’ai composé et fait signer le protocole et, malgré les intimidations du responsable du bureau de vote, je continuais d’informer les journalistes étrangers sur les fraudes constatées par mes collègues et moi. J’étais seule face à cette situation, les autres fonctionnaires me disaient que ça ne servirait à rien, ou alors juste à  m’attirer des problèmes. Ils ont eu raison : Loukachenko a gagné avec 75% des voix. Et mon protocole n’a pas été confisqué comme tous les autres, par la milice; il est allé au tribunal, pour y être enterré, bien sûr, mais dès lors mon nom a été fiché. Le KGB bélarusse, car en Bélarus les services secrets s’appellent toujours par ce nom, est venu jusqu’à mon université pour demander mon exclusion, et celui des autres activistes ; ça leur a été refusé.

Par la suite pour moi, il y a eu la découverte du milieu d’opposition bélarusse, participation à la vie politique, des ONGs, des manifestations, flashmobs, des colloques et des “workshops” pour les jeunes opposants. Un parcours classique quoi.

Je frôlais l’impossible pour aller voter, alors que je savais que mon vote n’allait jamais être compté. C’est là que j’ai remis tout en question.  Rester, c’était courir le risque de me retrouver en prison, et je vous avoue que je n’étais pas prête, mais rester et construire ma vie en fermant les yeux sur la politique, je ne pouvais pas imaginer comment. J’ai pris la décision de partir à ce moment, là où je ne serais pas obligée d’aller chercher un consensus avec ma propre conscience.

En 2004, Loukachenko lance un référendum pour modifier la constitution. Son but était de pouvoir rester indéfiniment au pouvoir. En me rendant à mon bureau de vote après une demi-journée d’observation, dans la profonde campagne du nord de Bélarus, ou je résidais officiellement, je faisais du stop sous la pluie glaciale sur une petite route perdue entre deux champs sans espoir. Je frôlais l’impossible pour aller voter, alors que je savais que mon vote n’allait jamais être compté. C’est là que j’ai remis tout en question.  Rester, c’était courir le risque de me retrouver en prison, et je vous avoue que je n’étais pas prête, mais rester et construire ma vie en fermant les yeux sur la politique, je ne pouvais pas imaginer comment. J’ai pris la décision de partir, là où je ne serais pas obligée d’aller chercher un consensus avec ma propre conscience.

Et me voilà en France, depuis 12 ans déjà. Pays que j’aime et que j’admire. Pays qui est devenu le mien. Où je suis toujours réfugiée. Mais ce n’est pas une chose facile de refaire sa vie ailleurs en accord avec sa conscience quand la plupart de mes anciens collègues, et même ma famille, sont passés par la prison. J’ai fait des rassemblements, en France et à Bruxelles, je suis allée jusqu’à rencontrer le Président de l’Union Européenne, j’ai écrit, j’ai manifesté, signé des pétitions et parlé, parlé, parlé de mon petit pays et de sa cause perdue. Et j’ai commencé à remarquer qu’il y a partout ces causes désespérées, nobles dans leurs humanité, les combats contre toute sorte d’injustice : politiques, sociales, raciales, de genre, bref, les combats contre les abus de tous types de pouvoir. Et des combats comme ceux-là il y en a même en France ! De mon point de vue, Cedric Herrou est un dissident français : il vient en aide aux personnes en danger, peu importe d’où elles viennent, et il est actuellement poursuivi pour cette cause noble.

En France même, après  ma demande de nationalité, j’ai eu un entretien avec les RG. Pendant l’entretien, l’un des mecs fait des allusions sur la possible collaboration. “Mais… vous êtes en train de m’engager là?” – “Et si c’était le cas?” – “Bah si c’était le cas, je dirais non” – “Et vous savez que notre avis est décisif pour l’accord de nationalité?” “Oui, je le sais”.

Le lien entre ce refus de collaborer et le choix fait à mes 18 ans est apparu évident pour moi : un jour on fait le choix très intime d’être en profond accord avec sa conscience et c’est foutu, on ne peut plus faire autrement.

Pour moi la dissidence prend racine dans un état proche de celui d’un héros qui sauve les gens du feu, par exemple. Qui peut être vécu par tout le monde, par une caillera d’une cité de Minsk comme moi, ainsi que par un ministre. Je ne suis pas une dissidente, je n’ai pas fait beaucoup de choses dans ma vie, je n’arrive même pas à la cheville des “Mères Patrie”, et d’autres dissidents dont on a parlé aujourd’hui, mais je pense avoir vécu cet état, quand on ne peut juste pas faire autrement, même si on essaye de réfléchir et se raisonner. Il est très solitaire dans sa nature, car ce moment de la prise de conscience se vit très intimement, en soi-même, loin des foules et des slogans, face à face avec une injustice insoutenable. Solitaire du point de vue existentiel, mais aussi social et politique. D’où la non-violence, puisque la seule violence qu’on peut se permettre en ayant pris cette décision c’est uniquement à soi-même. D’où également la force, mais aussi la position extrêmement fragile des dissidents : au fond, ils sont seuls, souvent pas soutenus, pas médiatisés, sous pression constante et souvent en danger.

C’est pour ça que je suis infiniment reconnaissante à Michel ([Eltchaninoff] de m’avoir initiée à la création de cette association, à vous tous présents dans cette salle, et à toutes les personnes qui nous aident déjà. Les gens qui mènent ces combats ont besoin de nos yeux pour les voir, et de nos oreilles pour les entendre. Parce que ça protège.

Merci.

Alice Syrakvash a partagé son récit mardi 31 janvier 2017, lors de la soirée de lancement de l’association Les nouveaux dissidents.

 

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