La société civile s’éveille en Crimée

Avocat et défenseur des droits de l’homme, Emil Kurbedinov vient d’obtenir le prix de l’ONG Front Line Defenders. Après l’annexion de la péninsule par la Russie en mars 2014, Emil  Kurbedinov a pris la décision de rester en Crimée pour venir en aide aux nombreuses victimes d’arrestations arbitraires. Avec ses collègues, le jeune avocat prend en charge les cas les plus difficiles, notamment les personnes accusées d’extrémisme et de terrorisme, généralement des activistes et des journalistes qui s’opposent et dénoncent le pouvoir russe. Basé à Simferopol, il était de passage à Paris où il a partagé son récit avec les Nouveaux dissidents.

Qu’elle-est la situation en matière des droits de l’homme en Crimée actuellement ?

La majorité des gens poursuivis par la justice en Crimée sont des Tatars. Dès le début de l’occupation, nous avons pu observer des perquisitions massives dans les familles et chez les activistes d’origine tatare. Cependant, les perquisitions ressemblaient à des opérations spéciales : pour semer la peur, les agents russes cassaient les fenêtres et traumatisaient les familles. La législation russe en matière de terrorisme permet de poursuivre toute forme d’opposition.

Après l’interdiction de Mejlis* et le renvoi de son président en Ukraine continentale, les forces spéciales ont commencé à contrôler de façon systématique les Tatars dans la rue, à les prendre en photo et à relever leurs empreintes digitales. Ensuite, les arrestations et les persécutions se sont répandues auprès des journalistes**. Le principal objectif pour les autorités russes est d’éviter que des informations sortent de Crimée. Enfin, plus récemment, les répressions ont touché également les juristes et les défenseurs des droits de l’homme.

Avec l’occupation, la Russie a imposé sa législation. Les lois anti-terroristes étaient pour nous une immense surprise. La moitié des bibliothèques dans les mosquées a été déclaré « littérature extrémiste ». Pour la Russie ce n’est qu’un instrument de plus pour marginaliser la population.

Comment la société civile a t-elle accueilli l’occupation russe ? 

Malgré les arrestations et les disparitions forcées des activistes criméens nous avons observé un éveil de la société civile en Crimée. Au début, personne ne voulait s’occuper de la défense des accusés politiques et des activistes. En en prenant certains en charge, mon équipe et moi avons montré qu’il était possible d’agir. Au fur et à mesure, nous avons réussi a fédérer un cercle de citoyens qui ont eu envie d’agir et de changer les choses. Mais la première année nous avons été très isolés : les gens ne savaient pas vers qui se tourner pour faire valoir leurs droits, et nous ne savions pas avec qui nous pouvions travailler. Nous croulions sous les dossiers.

Les liens de solidarité se créent parmi les gens :beaucoup vont dans les tribunaux pour assister aux jugements et apporter leur soutien aux accusées ou juste filmer les interpellations. Néanmoins, ces activistes se font ensuite arrêter. Pour éviter ces situations, nous informons les citoyens sur que-ce qu’il faut savoir pour mieux se défendre. La résistance est devenue l’affaire de tous. C’est une résistance exclusivement pacifique et non-violente. Au début les gens avaient peur de s’exprimer ou de participer à des rassemblements. Notre position consiste a dire que si nous sommes bien informés, nous sauront mieux agir. Aujourd’hui, le cœur de la société civile se remet à battre.

Vous n’avez pas peur des représailles ?

Le prix décerné par  Front Line Defenders montre que la communauté internationale est attentive. Cela me donne la force de continuer malgré le dossier monté contre moi par le FSB***. Mon téléphone est sur écoute, mais cela m’est égal car je n’ai rien à cacher. J’agis selon la loi dans le cadre instauré par la Constitution russe. Je n’ai pas d’autre choix que de continuer à exercer mon métier. Je crois que le fruit de notre travail sera apprécié des générations futures.

De manière générale, l’activité des juristes en Crimée a beaucoup changé depuis l’annexion. Nous avons dû faire face à des sujets que nous n’avions jamais traités avant : persécutions d’ordre politique et religieux. Par la force des choses, nous nous sommes transformés en défenseurs des droits et le statut d’avocats nous permet de participer à des procès.

Quel avenir envisagez-vous pour la Crimée, en tant que citoyen, avocat et défenseur ?

Environ 20.000 personnes ont quitté la péninsule et cette première vague de départs a considérablement touché la Crimée. Mais je n’ai pas ressenti de grand changement. Au contraire, je vois une société qui est en train de se consolider. En l’état actuel des choses, nous sommes capables de travailler  : même si nous sommes dix, ce n’est pas le nombre qui compte, mais les valeurs et la conscience.

Mon principe est simple : tu dois te battre même si tu restes seul, c’est le seul moyen de vaincre l’oppression !

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* Mejlis est une structure représentative des Tatars de Crimée. La Cour Suprême de la Fédération russe a interdit l’activité de Mejlis le 26 avril 2016 en l’accusant d’extrémisme. Le jugement fut confirmé par la Cour d’Appel russe le 29 septembre 2016.
** Un des plus grands procès a été ouvert à l’égard de Mykola Semena, journaliste à Radio Svoboda. Il est accusé d’avoir commis un crime en vertu de l’article 280.1 du Code pénal russe. Cet article condamne l’« incitation publique à la mise en œuvre d’actions visant à la violation de l’intégrité territoriale de la Fédération de Russie».
*** FSB : service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie, créé en 1995 en remplaçant le KGB soviétique.

 

Propos recueillis par Maryna Chebat.

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